Briser les Stéréotypes pour une Transition Énergétique Vraiment Durable
Sousse, Tunisie – 20 mai 2025 – Alors que la Tunisie accélère son virage vers les énergies renouvelables, une question fondamentale demeure trop souvent absente des débats techniques : qui construit cet avenir énergétique ? Et surtout : qui en est exclu·e par des barrières invisibles mais tenaces ?
Ce 20 mai, à l’École Nationale des Ingénieurs de Sousse (ENISO), le CREDIF (Centre de Recherche, d’Études, de Documentation et d’Information sur la Femme), en partenariat avec l’Université de Sousse, a osé poser cette question frontalement lors d’un atelier de réflexion audacieux : « Les sciences dures : domaine masculin ? Prêcher le faux pour avoir le juste ».
Au cœur des échanges, la présidente de l’Association Tunisienne des Énergies Renouvelables (ATER), Dr. Olfa Bel Hadj Brahim, est intervenue dans le panel « Le rôle des associations scientifiques dans la lutte contre les stéréotypes de genre » avec une communication percutante : « Vers une transition énergétique inclusive : lever les stéréotypes de genre dans les sciences et les technologies vertes ».
Quand les chiffres parlent plus fort que les préjugés
Derrière le débat sémantique sur la « masculinité » des sciences dures se cache une réalité statistique criante en Tunisie :
– Moins de 25 % des étudiants en filières ingénierie énergie et génie électrique sont des femmes
– Dans le secteur privé des énergies renouvelables, les postes techniques et de direction restent majoritairement occupés par des hommes
– Les financements pour start-ups vertes vont à moins de 15 % de projets portés par des femmes
Ces écarts ne relèvent pas d’un « manque d’intérêt naturel » des jeunes filles pour les sciences – hypothèse démontée par de nombreuses études internationales – mais de stéréotypes sociaux internalisés dès le plus jeune âge, de modèles absents et de cultures organisationnelles peu accueillantes.
« Dire que les sciences dures sont un domaine masculin, c’est non seulement faux, mais dangereux », rappelle le CREDIF dans sa problématique. « C’est prêcher le faux pour avoir le juste : justifier une inégalité structurelle par une prétendue essence biologique. »
L’ATER : quand une association technique devient un levier d’inclusion
Face à ce constat, l’ATER refuse de se cantonner au rôle traditionnel d’une association sectorielle – purement technique, neutre et déconnectée des enjeux sociétaux. Sous l’impulsion de sa présidente, l’association assume un positionnement clair : la transition énergétique ne sera ni juste ni durable si elle reproduit les inégalités du système qu’elle prétend remplacer.
Dans son intervention, Dr. Olfa Bel Hadj Brahim a détaillé les actions concrètes menées par l’ATER pour transformer les discours en réalités :
🔹 Mentorat ciblé : programme de jumelage entre ingénieures expérimentées du secteur et jeunes diplômées en quête de premier emploi technique
🔹 Visibilité des modèles : campagne « Femmes de l’énergie verte » mettant en lumière des parcours concrets – cheffe de projet solaire, responsable R&D en stockage d’énergie, entrepreneure dans l’efficacité énergétique
🔹 Formation inclusive : adaptation pédagogique des formations ATER (IA appliquée à l’énergie, systèmes photovoltaïques) pour accueillir et valoriser la diversité des profils
🔹 Partenariats stratégiques : collaboration active avec des structures comme le CREDIF ou des projets méditerranéens dédiés à l’empowerment économique des jeunes femmes
« Nous ne demandons pas des quotas symboliques, a souligné la présidente. Nous construisons les conditions pour que chaque jeune femme passionnée par l’énergie renouvelable puisse s’épanouir pleinement – sans devoir prouver deux fois sa légitimité, sans subir de micro-agressions sexistes, sans choisir entre maternité et carrière technique. »
Au-delà du symbole : pourquoi l’inclusion féminine est un impératif technique
L’argumentaire de l’ATER dépasse le registre de la justice sociale – certes fondamental – pour toucher à l’efficacité même de la transition énergétique :
– Diversité cognitive : des équipes mixtes produisent des solutions plus innovantes et plus adaptées aux besoins réels des usagers (souvent majoritairement des femmes dans la gestion énergétique domestique)
– Approche systémique : les femmes ingénieures intègrent plus naturellement les dimensions sociales et comportementales dans la conception des systèmes énergétiques
– Résilience territoriale : dans les zones rurales, les coopératives d’énergie solaire portées par des femmes montrent des taux de pérennité supérieurs grâce à des modes de gouvernance plus collaboratifs
« Une centrale solaire conçue uniquement par des hommes pour des hommes risque de négliger des usages essentiels – comme l’éclairage sécurisé des espaces publics pour les déplacements nocturnes des femmes, ou la recharge de petits appareils médicaux à domicile », illustre Dr. Bel Hadj Brahim. « L’inclusion n’est pas un luxe éthique : c’est un facteur de qualité technique. »
Un tournant culturel en marche ?
Cet atelier du CREDIF marque un moment charnière : celui où les institutions tunisiennes commencent à relier explicitement transition énergétique, innovation scientifique et justice de genre. Plus question de traiter ces sujets dans des silos séparés.
L’ATER, en participant activement à ce dialogue, affirme son ambition : devenir non seulement un référent technique dans les énergies renouvelables, mais aussi un laboratoire social pour une transition inclusive.
Car l’avenir énergétique de la Tunisie ne se mesurera pas seulement en mégawatts installés ou en tonnes de CO₂ évitées. Il se mesurera aussi – et peut-être surtout – au nombre de jeunes femmes ingénieures qui concevront, installeront et piloteront ces systèmes. À leur confiance en elles. À leur pouvoir de décision. À leur visibilité.
« Notre défi collectif, a conclu Dr. Olfa Bel Hadj Brahim, n’est pas de ‘convaincre’ les filles d’aimer les sciences. C’est de déconstruire les obstacles qui les en éloignent. Et de construire, pierre après pierre, une culture où une petite fille tunisienne puisse rêver de devenir ingénieure solaire avec autant de naturel qu’elle rêve de devenir médecin ou enseignante. »
Parce qu’une énergie propre doit aussi être une énergie juste. Et parce que le soleil tunisien brille pour toutes et tous – sans distinction.


